C’est la première question que pose un dirigeant qui envisage de céder. Le réflexe est de regarder le bilan et les capitaux propres. Or un acquéreur n’achète pas un historique comptable : il achète la capacité de l’entreprise à générer de la trésorerie demain.
Ce que dit le bilan, et ce qu’il ne dit pas
Les capitaux propres sont le résultat de l’histoire de l’entreprise : le capital apporté, les bénéfices mis en réserve, les pertes éventuelles. Ils sont exprimés en valeurs comptables, souvent éloignées de la valeur réelle des actifs, et ils ne disent rien de la rentabilité future.
Deux entreprises affichant les mêmes capitaux propres peuvent avoir des valeurs très différentes. L’une dégage une rentabilité régulière avec une clientèle fidèle ; l’autre a accumulé des réserves pendant des années mais voit son activité s’éroder. Un acquéreur paiera la première nettement plus cher.
L’approche patrimoniale reste pertinente dans certains cas : sociétés holding, sociétés immobilières, entreprises dont la rentabilité est faible au regard de leurs actifs. Pour une entreprise opérationnelle rentable, elle sert surtout de point de comparaison.
L’EBE, la mesure de la performance économique
L’excédent brut d’exploitation (EBE) mesure la richesse que l’entreprise tire de son exploitation, avant les dotations aux amortissements, les charges financières, les éléments exceptionnels et l’impôt sur les sociétés. Il correspond à la valeur ajoutée, augmentée des subventions d’exploitation, diminuée des impôts et taxes et des charges de personnel.
Son intérêt est simple : il ne dépend ni de la façon dont l’entreprise est financée, ni de sa politique d’amortissement. Il permet donc de comparer des entreprises entre elles et de mesurer ce que l’activité produit réellement. C’est l’équivalent français de l’EBITDA utilisé dans les transactions.
Pourquoi « retraité » ?
L’EBE comptable reflète les choix du dirigeant actuel. Un acquéreur, lui, a besoin de connaître la rentabilité normale de l’entreprise, celle qu’il obtiendra une fois aux commandes. Il faut donc corriger les comptes des éléments qui ne se reproduiront pas ou qui ne correspondent pas aux conditions du marché. Les retraitements les plus courants sont les suivants.
- La rémunération du dirigeant. Elle est ramenée au coût d’un dirigeant salarié rémunéré au prix du marché. Un dirigeant qui se rémunère peu flatte l’EBE ; un dirigeant qui se rémunère beaucoup le minore.
- Les loyers. Lorsque les murs appartiennent au dirigeant, souvent via une SCI, le loyer est ramené à sa valeur de marché.
- Les charges et produits non récurrents. Un litige, un sinistre, un déménagement, une subvention ponctuelle : ces éléments sont neutralisés.
- Les charges sans contrepartie pour l’entreprise. Rémunération d’un proche sans activité réelle, dépenses à caractère personnel : elles sont réintégrées.
- Le crédit-bail. Les loyers de crédit-bail peuvent être retraités pour comparer l’entreprise à des sociétés qui achètent leurs équipements.
- Les effets de périmètre. Une activité arrêtée, un contrat important perdu ou gagné en cours d’exercice modifient la rentabilité normale.
Chaque retraitement doit être documenté et justifiable. Un retraitement qui ne résiste pas à l’audit de l’acquéreur sera contesté, et avec lui la crédibilité de l’ensemble de la valorisation.
De l’EBE retraité à la valeur des titres
L’EBE retraité sert de base à l’approche la plus utilisée en transaction : on lui applique un multiple, issu de transactions comparables, pour obtenir la valeur d’entreprise. Ce multiple varie selon le secteur, la taille, la croissance et le profil de risque de l’entreprise.
La valeur d’entreprise n’est pas encore le prix des titres. Pour y parvenir, on retranche l’endettement financier et on ajoute la trésorerie disponible, en tenant compte d’un besoin en fonds de roulement normal.
Exemple chiffré, purement illustratif.
EBE retraité : 400 000 €. Multiple retenu : 5. Valeur d’entreprise : 2 000 000 €.
Dettes financières : 500 000 €. Trésorerie disponible : 300 000 €. Endettement net : 200 000 €.
Valeur des titres : 2 000 000 € − 200 000 € = 1 800 000 €.
Cette approche est croisée avec d’autres méthodes : actualisation des flux futurs pour une entreprise en forte croissance, approche patrimoniale lorsque les actifs sont significatifs. La valeur retenue est une fourchette, pas un chiffre unique.
Ce qui fait varier le multiple
À EBE retraité égal, deux entreprises ne se vendent pas au même multiple. Les acquéreurs paient plus cher ce qui rend la rentabilité future plus sûre :
- une faible dépendance au dirigeant actuel, avec une équipe capable de prendre le relais ;
- une clientèle diversifiée et un chiffre d’affaires récurrent ;
- un outil de production entretenu, sans investissement massif à prévoir ;
- une croissance régulière et des perspectives lisibles ;
- des comptes clairs et une information fiable.
Ce sont précisément les leviers sur lesquels un dirigeant peut agir dans les années qui précèdent une cession. Nous les détaillons dans Préparer la cession de son entreprise : ce qu’il faut anticiper 2 à 3 ans avant.
En pratique
Une bonne valorisation n’est pas celle qui affiche le chiffre le plus élevé. C’est celle que l’on peut expliquer à un acquéreur, à sa banque et à ses conseils, et qui tient pendant la négociation. Au sein du groupe, cette expertise est portée par le Cabinet Lumio.
Cyril Bonino
Fondateur et Président d’Integral Performance Group. Ancien cadre dirigeant, chef d’entreprise depuis 2017, de formation financière.